L'actualité de SOS Prema

Rencontre avec Charlotte Poussin

Publi CP

SOS Préma:

Le lien parents/enfants est souvent difficile à créer sereinement lors d’une naissance prématurée, en quoi la philosophie Montessori peut aider aider à faire grandir sereinement ce lien?

Charlotte Poussin:

En effet, lorsque l’enfant vient à naître prématurément, que cela ait été anticipé ou non, et surtout s’il passe un temps en néonat, physiquement et géographiquement séparé de ses parents, le lien qu’il entretient avec eux peut être malmené. L’approche Montessori, et vous avez bien raison d’employer le terme de philosophie plutôt que de méthode Montessori, car il s’agit bien d’un état d’esprit, aide à améliorer cette relation malgré les circonstances de séparation. Cette approche, qui repose sur la qualité de la relation entre le bébé et ses proches, est toujours très bénéfique et tout particulièrement lorsque ce lien risque d’être distendu par les aléas qui suivent les naissances avant terme. Je peux en témoigner en tant qu’éducatrice Montessori mais aussi en tant que maman.

J’ai la chance d’avoir cinq enfants et seul le dernier est né prématurément, lors d’une césarienne programmée pour cause de placenta praevia, il y a de cela trois ans. Lorsque je me remémore les semaines qui ont suivi sa naissance, j’ai du mal à croire que nous ayons pu traverser une telle épreuve de séparation. Ce qui nous a été donné de vivre est si différent de ce que j’avais vécu lors des 4 naissances précédentes. Cela semble oublié aujourd’hui et pourtant cela a été si compliqué! Sans le vivre on peut difficilement imaginer ce que l’on ressent lorsque l’on est séparé de son nouveau-né. Alors il est encore plus difficile d’avoir une idée de ce que ressent le bébé! Lui qui est si vulnérable et attaché à sa maman! Cependant, je trouve que nous nous en sommes très bien sortis! J’ai le sentiment que malgré les circonstances nous avons vraiment fait au mieux. Je pense que la mentalité Montessori et ma pratique de l’haptonomie m’ont beaucoup apporté pour traverser cette étape en la vivant au mieux et surtout en accompagnant mon bébé au mieux. Avec du recul, j’ai eu envie de transmettre un peu de cela en écrivant Montessori de la naissance à trois ans (Eyrolles, 2016) lorsque mon bébé a soufflé sa première bougie.

SOS Préma:

Pouvez-vous préciser ce qui vous a aidé?

Charlotte Poussin:

Concrètement, la connaissance que j’avais de l’approche Montessori m’a permis d’être consciente de l’importance de relation et de sa qualité et j’ai donc tout misé sur cela. J’ai décidé de surmonter ma souffrance physique (liée à la cicatrisation) et psychologique (liée à la séparation) pour me mettre toute entière au service de mon enfant malgré les 15 km qui nous séparaient! On peut appeler cela de la communion de pensée? J’ai tenté de vivre à son rythme en tirant mon lait pour qu’il lui soit transmis, à heure régulière, comme s’il était avec moi. Je mettais mon réveil la nuit pour ne pas manquer de « tétée ». Et je me suis organisée pour lui rendre visite tous les jours même si je n’avais pas le droit d’y rester longtemps. Cela m’a donné la certitude que l’intention et l’attention que l’on porte au bébé, même si les circonstances nous séparent, sont essentiels. Ainsi, même si nos rencontres étaient brèves (environ une heure par jour la première semaine), j’ai le sentiment que le fait de lui avoir tout expliqué, d’avoir verbalisé, d’avoir mis des mots sur les maux, mais aussi de lui avoir laissé des objets, des photos, des musiques et d’avoir fait en sorte que son papa puisse être là le plus souvent possible en lui apportant des récits et le lait que je tirais toutes les 3h30, tous ces petits éléments mis bout-à-bout, et surtout chargés de l’intention de relation qu’ils comportaient, nous rapprochaient malgré les distances kilométriques. Grâce à tout cela, j’ai le sentiment que le lien n’a pas été rompu, comme si le cordon ombilical de notre relation avait pu compenser l’épreuve de la séparation physique.

Evidemment c’était peut-être plus facile pour moi et mon mari qui étions conscients de tout cela. Pour notre fils cela a sans doute été plus difficile et parfois, quand il n’est pas simple, je me dis que c’est peut-être lié à son histoire… C’est pourquoi aujourd’hui je continue à lui raconter cet épisode de sa vie de temps en temps, le récit de ses premières semaines pendant lesquelles nous ne pouvions pas vivre ensemble. Il aime écouter cette histoire et cela semble le rassurer. Tout est langage disait Dolto. Parler c’est panser les plaies. je suis convaincue que les enfants comprennent tout ce qu’on leur dit, et s’il leur manque certains mots de vocabulaire, ils « captent » toujours l’intention à mon avis.

SOS Préma:

Que pourriez-vous conseiller à des parents et des bébés qui sont séparés par les circonstances de la prématurité?

Charlotte Poussin :

La séparation peut- être très anxiogène et cette angoisse parentale ne doit si possible pas être transmise au bébé qui en a déjà sans doute un lot encore plus important. N’oublions pas qu’il vient de changer d’atmosphère. Il n’a pas uniquement quitté sa maman mais aussi un certain mode de vie sans effort dans un milieu liquide et tout confort, à température constante, lumière tamisée, où tous ses besoins étaient assouvis sans qu’il ne ressente de faim ni le moindre besoin. Il doit maintenant respirer et ressent foule de nouvelles sensations, qui plus est, seul. Or l’Homme n’est pas fait pour être seul, pas le moins du monde. Il est avant tout un être de relation. Alors lorsque l’on est ensemble, même si cela est court, on peut adopter une attitude de confiance et décider de profiter à fond de ce moment partagé. Pour cela il faut vivre au présent cet instant là, le vivre comme un instant donné, un cadeau, sans se projeter dans la séparation qui va s’effectuer une heure après. Il faut lâcher les pensées négatives et se donner à 100 % à la relation pour nourrir ce petit être et remplir son réservoir affectif. On peut le faire dans un « peau à peau » si c’est possible, pas toujours évident avec les câbles et les sondes, ou dans un corps à corps, en étant conscient que bébé sent notre odeur, entend notre voix et les battements de notre coeur qui bat pour lui. C’est un « coeur à coeur ». Et même lorsqu’il n’est pas possible de le sortir de sa couveuse, on peut lui poser la main sur le torse ou le dos et transmettre par ce toucher toute la puissance de notre amour.

Et si j’ai un message à faire passer c’est que je suis persuadée qu’à force de confiance, de paroles et d’attention, on peut améliorer la situation et faire en sorte que les rencontres avec bébé en néonat aient une aura bien plus importante que la durée de la visite elle-même. On peut ainsi, par l’intention que l’on en a, prolonger le giron maternel, le cocon familial, malgré les branchements et le bruit des machines. On peut ainsi former un sas affectif entre la vie intra-utérine et la vie après la naissance. L’idée, c’est de se centrer sur l’enfant.

En ce qui nous concerne, ma conviction que la vie psychique de mon enfant était aussi essentielle que sa santé physique et qu’elle nécessitait une prise en compte rigoureuse, nous a considérablement aidés.

Et c’est bien de cela qu’il s’agit dans l’approche Montessori, qui est véritablement une « aide à la vie ».

SOS Préma:

Pouvez-vous nous donner des exemples concrets d’activités à faire avec des enfants prématurés pour favoriser le lien?

Charlotte Poussin:

Je pense qu’avec un tout petit prématuré l’activité principale consiste avant tout à construire la relation : une interaction faite de gestes délicats et chaleureux, de contacts par le toucher, de regards et bien sûr de mots. Je pense qu’il est essentiel d’avoir, tant que faire se peut, des contacts physiques avec bébé. Et on veille avec un soin et une délicatesse immense à son bien-être corporel. Ce qui me semble essentiel aussi, c’ est de verbaliser toutes les actions que l’on mène à ses côtés le concernant, lors de ses déplacements, lors des repas, lorsqu’on le change. On nomme les actions et les objets de la vie quotidienne. Mettre en mots est une activité à part entière et les jeunes parents ont souvent recours à la palatalisation, c’est un réflexe qui les pousse à utiliser un langage mélodieux souvent aiguë et à répéter plusieurs fois ce qu’ils disent pour attirer l’attention du petit. C’est une manière de faire écho aux expressions du tout petit. Le repas aussi est une activité à part entière et une activité de relation également. Idéalement, il se fait dans un rapprochement serré entre le bébé et celui qui le nourrit, avec les corps en contact de manière à ce que le bébé sente l’odeur de l’adulte et entende les battements de son cœur. En effet, la relation nourrit autant que le lait lui-même. Une grande intimité se construit lorsque les regards se plongent l’un dans l’autre entre l’enfant et l’adulte. Enfin, je pense qu’il y a aussi, lorsque bébé a un peu grandi, toutes les activités qui développent les perceptions sensorielles de l’enfant. Pour la vue on peut lui présenter des images contrastées ( en noir et blanc) et des mobiles, des objets suspendus. Pour l’ouïe il y a les grelots et on peut s’amuser à nommer les bruits proches et isolés, on peut ensuite jouer à les reconnaître. Pour exercer le toucher, outre les câlins et les massages, on peut proposer des petits coussins ou des morceaux de tissu avec différentes textures. Pour combiner tous les sens, il y a des hochets très faciles à attraper et à tenir. il faut aussi qu’ils soient légers. Il y a aussi la balle qu’on appelle Montessori, mais dont le vrai nom est balle balle Takane, originaire du Japon (cf.photo) et qui est très facile à attraper. Elle amuse d’autant plus quand elle comporte un grelot. En conclusion, je dirais que l’activité avec le petit prématuré est avant tout une histoire de relation et d’attention, en d’autres termes, il s’agit de lui consacrer du temps, des moments de qualité. Et pour cela il ne faut pas s’oublier non plus et veiller aussi à prendre soin de soi ;-)

 

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